Ce qu'un pays gouverné comme une startup m'a appris
Carnet de voyage, épisode 1 : le pays où le débat est clos - TechRadar Hones
La newsletter des CEO de la tech
👋 Bonjour,
TechRadar prend ses quartiers d’été. Pour cette édition et la prochaine, on laisse la veille de côté : Matthieu, CTO et co-fondateur d’Hones, prend la plume, carnet de voyage en main, pour raconter ce qu’il est allé voir à Singapour.
Un format plus léger pour la saison, mais pas moins nourrissant pour autant 😉
J’ai passé une semaine à Singapour début juillet. Pas pour les gratte-ciels, ni pour la baie (bon ok un peu quand même) : je voulais voir de mes yeux un écosystème tech qui a terminé sa bascule vers l’IA, pendant qu’en France nous débattons encore de son utilité dans nos équipes.
Pourquoi Singapour ? Le gouvernement y a décrété que l’IA est priorité nationale, avec des moyens à la hauteur du discours. Et c’est un territoire à cheval entre l’Asie et l’Occident, donc lisible pour un regard français.
Ce premier épisode raconte le pays. Le prochain, fin août, entrera dans les entreprises que j’ai rencontrées.
Vous verrez, le détour par ce pays n’est pas du tourisme : c’est une plongée dans la culture et le mindset local qui explique tout le reste.
Le débat que personne n’a plus
Une chose m’a frappé dès les premiers échanges avec des dirigeants sur place. La question qui occupe nos comités de direction [faut-il mettre de l’IA dans le développement ?], a tout simplement disparu des conversations. Tout le monde y est. Il sont déjà passés à l’étape d’après, les questions d’organisation : qui décide quoi, comment on priorise, ce que deviennent les métiers.
Et tout ce que je raconte dans cet épisode, l’urbanisme, les règles, même la climatisation, éclaire la même chose : comment ce pays a fait pour clore le débat plus vite que nous ?
Un territoire géré comme un produit
Singapour a absorbé un triplement de sa population en soixante ans sans saturer. La méthode, tout dirigeant tech la reconnaîtra : une vision d’urbanisme à 30 ans, stable, déclinée en jalons à 10 ans, et réajustée tous les 5 ans selon les conditions réelles. La vision ne bouge pas, la tactique si.
Remplacez « territoire » par « produit » et vous obtenez une roadmap bien tenue : un cap long qui donne la stabilité, des arbitrages courts qui absorbent le réel. Beaucoup d’organisations tiennent l’un ou l’autre, mais rarement les deux.
Même la végétation est gérée ainsi : toute construction nouvelle doit être compensée par de la végétalisation. C’est la loi. Une règle d’architecture, au sens propre.
Je m’abstiendrai de toute comparaison avec le Grand Paris. Vous la ferez très bien vous-mêmes.
Le pays qui a climatisé sa productivité
J’ai raconté sur LinkedIn le choc thermique de l’arrivée : 17 degrés à l’intérieur, un pays entier climatisé depuis les années 60 sur décision de son fondateur, qui y voyait l’intervention la plus déterminante de l’histoire du pays. Si vous l’avez manqué, le post est ici.
Ce que j’en retiens, ce n’est pas le débat pro clim ou non. C’est que le réflexe local consiste à identifier la condition qui bloque tout le reste, puis à l’assumer comme un investissement, quel qu’en soit le coût.
Gardez ce réflexe en tête. On va le retrouver appliqué à l’IA juste après.
Le détail qui m’a le plus appris : des innovateurs prudents
Contrairement au cliché du hub futuriste qu’on pourrait se faire d’une ville comme Singapour, la culture d’affaires du pays est prudente. Les PME locales refusent d’essuyer les plâtres : personne ne veut être le premier à tester une technologie, on attend qu’elle soit éprouvée.
Un état d’esprit qui ressemble bien plus au nôtre qu’à celui de la Silicon Valley.
Et pourtant. Dans toutes les organisations que j’ai rencontrées, l’IA dans le développement est déjà rangée dans la catégorie des technologies éprouvées. Même les prudents y sont allés.
Poussons le raisonnement jusqu’au bout. Si même les plus frileux ont déjà passé le cap, « attendre que ça mûrisse » ne décrit plus de la prudence. Ça décrit un retard.
Pourquoi eux, et pas nous ?
Alors, qu’est-ce qui a clos le débat là-bas ? Sûrement pas un supplément de conviction.
À Singapour, l’IA n’a jamais été une affaire d’opinion. Priorité décrétée au plus haut niveau, moyens engagés, et l’État qui commence par se l’appliquer à lui-même, exactement comme il l’avait fait pour la clim. La question a été tranchée au niveau du système, les conditions ont suivi. Il ne restait plus rien à débattre. Seulement à organiser.
Regardez maintenant nos organisations. Chez nous, l’IA reste le plus souvent une opinion : le CTO a la sienne, les développeurs ont les leurs, le comité de direction en a plusieurs, et chacune se défend en réunion. Or une opinion ne se démontre pas, elle se discute. Le débat est donc structurellement sans fin.
La conviction compte, bien sûr. Mais ce qui met fin à un débat, c’est une décision prise au bon niveau, puis des conditions qui la rendent exécutable.
J’entends l’objection d’ici : « on n’est pas Singapour ». C’est vrai. Une cité-État de six millions d’habitants avec un exécutif fort, rien de tout ça n’est transposable, et je ne vous propose pas de le transposer. Ce qui se transporse, c’est le mécanisme : décider explicitement, créer les conditions, en assumer le coût. Ça tient dans une organisation de 80 personnes comme dans un pays.
La suite
Le prochain épisode entre directement dans les bureaux de deux scale-ups Singapouriennes, là où ce mécanisme produit ses effets les plus concrets. Deux stratégies opposées avec la même technologie. Dont une où l’équipe technique de 50 personnes construit le système qui la réduira à 20 d’ici la fin de l’année. Avec l’accord total de l’équipe.
Rendez-vous fin août. Je vous raconterai pourquoi ils sont d’accord.
PS : ce carnet gagne à circuler. Si un dirigeant de votre entourage se pose encore « la question », transférez-lui cet épisode :)





